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"New
York, le 6 octobre 1927"
La Warner Bros signe et persiste. Avec Le
Chanteur de Jazz (The Jazz Singer),
le nouveau film d'Alan Crosland (Dom Juan),
s'annonce la fin du cinéma muet, devant le
public enthousiaste du Warner's Theatre. Une foule
notoire s'est précipitée pour voir et
entendre la vedette de music-hall Al Jolson,
déjà célèbre pour ses
interprétations de Gershwin. Le
scénario du film est, par ailleurs,
inspiré de la propre vie de l'acteur,
arrangée par le scénariste et
romancier Samson Raphaelson. Il s'agit de
l'histoire mélodramatique du fils d'un
chantre de synagogue qui choisit jazz, la chanson
populaire et modernité contre la tradition
et son père, à son grand
désespoir, ce dernier pensant qu'il
gâche ainsi un don de Dieu : sa voix.
L'ensemble se présente a priori comme
un film muet traditionnel, accompagné de
nombreux morceaux à la mode et de rengaines
déjà entendues. Cependant plusieurs
scènes, parfaitement
synchronisées, illustrent bien les
énormes qualités du
procédé Western Electric
commercialisé depuis près d'un an par
la Warner sous le nom générique de
Vitaphone. On y voit Jolson
interpréter quelques-uns de ses plus grands
succès : Dirty Hands Dirty Face, Mother,
I still have you, entre autres. Dans une
séquence particulièrement
émouvante, le célèbre chanteur
joue au piano Blue Skies, puis s'adresse
à sa mère. Ses paroles sont
considérées, malgré quelques
tentatives plus ou moins heureuses, comme les
premières jamais entendues dans l'histoire
du cinéma. Elles ont eu un impact
considérable sur les spectateurs. Non
contentes d'avoir lancé à une
échelle industrielle le film sonore, la
Warner tente maintenant le film sonore, parlant et
chantant. Le choix d'Al Jolson aura d'ailleurs
été des plus judicieux :
achetée à prix d'or par les
producteurs, la star devrait drainer dans les
salles un public des plus nombreux, et en
particulier celui des radios et des phonographes.
Si l'expérience venait à être
renouvelée, l'exemple du Chanteur de Jazz
pourrait ouvrir bientôt une nouvelle
ère du cinéma."
in Chroniques du cinéma, le
26/9/1928.
Il fallut donc l'invention des frères Warner
pour qu'Al Jolson puisse lancer au public
américain son célèbre : "Hey
Mum, listen to this..." . Quelques mots, un refrain
et l'enfant naissant qu'est le cinéma
parlant s'adresse à sa mère, son
public pour réclamer son
écoute et lui chanter une chanson. Mais
il faudra encore deux ans pour que le muet s'efface
majoritairement des toiles. Peu à peu, en
Amérique, en Europe, les
procédés s'affinent et toutes les
salles s'équipent pour le son.
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Entre-temps, la transition a fait
naître des oeuvres où alternent
séquences muettes et parlantes, pour un
résultat mitigé. L'intervention du
langage oral notant la nationalité des
films, on tenta de pallier la difficulté en
tournant des doubles, triples, quadruples versions.
Les studios (Paramount française) devinrent
des laboratoires de langues où
équipes françaises, italiennes,
allemandes ou polonaises se suivaient dans les
mêmes décors, les mêmes cadres.
Certains interprètes demeuraient, d'autres
étaient remplacés. Peu après,
le doublage fit son apparition.
Bien-sûr, puisque le cinéma devait
désormais parler à tout prix, on
puisait dans le répertoire
théâtral, filmant de façon
statique des comédies de boulevard ou des
mélo psychologiques. de plus, la
rigidité de mise en scène qu'engendre
la présence du micro n'est pas sans freiner
l'expression par l'image : des craintes se font
entendre quant à l'utilisation du parlant
: évolution positive ou
contrainte.
Marcel L'Herbier : " Lorsque le parlant est
arrivé, les conditions d'exercice de la
profession sont devenues fort difficiles pour un
cinéaste comme moi. Il était hors de
question, pour des raisons économiques,
d'envisager dans le parlant des films comme ceux
que nous avions faits dans le muet, parfois
même à compte d'auteur. On a dû
s'auto-censurer considérablement et
même, en ce qui me concerne, adopter des
formes de cinéma qui étaient
exactement celles dont je m'étais toujours
méfié."
Dans Cinémagazine, le journaliste
Paul Francoz s'emporte : "Il faut s'opposer
de toutes ses forces à la naissance d'un
pareil monstre. Il convient, dites-vous, d'aller de
l'avant. Et vous ne voyez pas que c'est au
contraire régresser qu'adjoindre la parole
au cinéma, car c'est en faire et pour
toujours un théâtre où l'on
aurait supprimé le relief, c'est-à
dire un sous théâtre. S'il veut
réellement être un nouvel art, il doit
être une dynamique de la lumière et ne
rien emprunter au verbe."
Le dramaturge Marcel Pagnol n'est pas de cet
avis : "Avec le parlant nous
pénétrons dans un domaine nouveau,
celui de la tragédie et de la comédie
purement psychologiques, qui pourront s'exprimer
sans cris et sans gestes, avec une admirable
simplicité et une mesure inconnue
jusqu'à maintenant."
Désormais, la machine est lancée, et
le public ayant goûté au fruit ne s'en
lassera pas jusqu'à la marginalisation des
films muets. Contre toute attente, c'est
véritablement un nouveau monde du
cinéma qui s'organisera.
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